La vie et rien d'autre

Tome 2


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Je ne suis pas bibliothècaire, je suis documentaliste !

Après je ne suis pas fonctionnaire, je suis documentaliste… : un nouvel épisode !

En finir déjà avec l’image de la bibliothècaire, en jupe de tweed et lunettes, le regard terne et sévère derrière son comptoir, enregistrant votre prêt et répondant à une demande de livre du bout des lèvres. Les bibliothèques ont pris un coup de neuf pour la plupart, même s’il reste encore des médiathèques et bibliothèques où le culte du document (livre, cd, entre autres) reste plus important que celui de l’utilisateur. Or, sans usager, pas de bibliothèque !

Révolution des pratiques à laquelle il a bien fallu penser, la faute à Google, à Internet, et à nous tous qui confondons information et connaissance.

Les documentalistes ont eu encore plus d’urgence à appréhender ces changements, parce qu’elles s’appuient moins ou pas sur une bibliothèque physique, et qu’il leur faut donc justifier de leur utilité face au grand Google qui collecte tout, indexe tout (mais mal) et recrache tout dans un ordre de bataille parfois pertinent mais pas du tout fiable et ordonné. Or la documentaliste, en plus d’être obsédée d’informations recoupées, a tout comme la bibliothècaire ou l’archiviste horreur du désordre : elles sont toutes les trois folles de classement, de classification, de catalogage, d’indexation ; elles n’ont pas de repos avant d’avoir mis tel document, telle information, tel savoir, dans une case où on pourra le retrouver sans se perdre. Car, aujourd’hui, ce n’est plus chercher qui pose problème mais trouver son chemin dans le grand tout informationnel.

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Les documentalistes orchestrent des flux. Parfois, mon métier me fait penser à ce jeu où les participants se passent une balle et quand le jeu prend fin, celui qui a la balle en main est éliminé. Mon jeu à moi est de ne surtout pas garder l’information pour moi et d’anticiper les besoins : tel document alimentera telle base de données et sera signalé à telle personne concernée, telle information sera diffusée à l’ensemble du personnel, telle donnée sera transmise à cette personne qui pourrait bien en avoir besoin justement maintenant parce que je sais qu’elle travaille sur tel sujet. Et même les livres que j’acquiers n’ont aucune vocation à prendre la poussière sur les étagères ! N’importe quel document est fait pour être lu, utilisé, usé.

Mon poste actuel m’amène à gérer, cependant, une toute petite bibliothèque qui est plus une réserve de livres qu’un lieu de vie, contrairement à une médiathèque pour laquelle la localisation physique a encore une signification. A la réflexion, et avec ma vocation qui est d’informer les personnes qui en ont besoin, je réalise que le livre, en tant que support physique en papier, n’est rien. C’est ce qu’il contient qui est important : les moindres donnée, document, information, savoir sont le seul Graal à transmettre. Peu importe qu’il soit dans un article de revue, un livre, un site institutionnel ou un blog, c’est lui qu’il est urgent de transmettre pour que le lecteur ait son grain à moudre et le transforme en… bon pain.

On assimile encore fréquemment mon métier à celui des libraires que l’on classe souvent dans les  » métiers du livre  » . Mais nous sommes des professionnels de l’information, à mon avis bien plus proche d’un enseignant ou d’un journaliste, avec comme point commun d’être des vecteurs d’information. Ce qui diffère est dans la nature de l’information : là où l’enseignant tente de transmettre un savoir et un savoir-faire, le journaliste nous délivrera une information, et le bibliothècaire et le libraire un objet.

Bien sûr, ces professions ne sont pas parfaitement étanches, et il m’arrive de jouer dans les autres cours. Et bien d’autres  » métiers  » se sont créés autour du métier de la documentaliste que j’ai pris sous ma casquette et qui feront l’objet d’autres messages, car je suis aussi chargée de veille, record manager, gestionnaire de connaissances, webmestre, gestionnaire de contenu… Et juste un peu bibliothécaire, oui.

Merci à GG qui m’a inspiré ce message, du temps où il se déplaçait à la  » bibliothèque » …

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Une histoire à la lettre…

AIMé

Dans l’ombre de sa femme. Pourtant, c’était bien lui qui présidait à table avec son couteau métallisé à lame rétractable, toujours dans la poche avant-droite de ses pantalons. Ils étaient indissociables. Aimé et Blanche. Blanche et Aimé. Il est resté plus alerte plus longtemps. Et il prenait aussi plus son temps. Et elle n’arrêtait pas de le contredire, de le quereller, de l’asticoter. Dans ces moments-là, la surdité d’Aimé semblait s’être aggravée car il continuait à manger.

BICYCLETTE

A 90 ans, elle faisait encore de la bicyclette. Des couleurs et du confort de l’engin originel, il ne restait plus qu’une armature métallique grise et une selle devenue en carton à force d’usure. Les freins étaient hors d’usage depuis longtemps, alors elle freinait en mettant pied à terre sur le bas-côté. Evidemment l’arrêt n’était pas immédiat. Par ailleurs, ses pieds déformés ne lui permettait plus que rarement de porter des chaussures et c’est donc en pantoufles, l’arrière replié sous le talon, qu’elle allait faire ses courses au village. Sa fille Pascale retenait son souffle quand elle la voyait revenir, la tête recouverte de son fichu en mousseline mauve pâle noué sous le menton, les bras arc-boutés sur le guidon pour donner plus de poids au freinage. Elle passait d’abord devant la fenêtre de la cuisine puis glissait jusque devant la porte vitrée de la salle-à-manger. Elle stoppait toujours avant la fenêtre de la chambre du fond. Elle n’est jamais tombée dans le fossé.

COL DU FÉMUR

Talon d’Achille des personnes âgées. Blanche s’est pris les pieds dans un tapis, est tombée, son col du fémur s’est cassé. Très sourde, marchant lentement mais l’æil toujours vif et l’esprit curieux, sa lumière s’est éteinte à l’hôpital Traibeau de Toul, un 4 février.

DÉCÉDÉ

En 1948, Blanche est devenue grand-mère grâce à Daniel, le fils de Pascale. Mais celui-ci s’est tué 20 ans plus tard en perdant le contrôle de sa Jaguar verte alors qu’il raccompagnait des amis à Paris. Par la suite, très rares ont été les fois où Daniel a été évoqué. Lors du carnaval de Mathepan de 1993, Blanche avait compté, mécontente, treize convives autour de la table, comme lors du repas après lequel Daniel s’était tué. Son souvenir subsiste par une photographie en buste trônant sur le buffet, par un morceau du coffre de sa voiture au grenier et par sa tombe régulièrement entretenue dans le cimetière du village.

ENFANTS

Quatre enfants nés entre 1925 et 1938. Deux filles puis deux garçons : Jeanne, Pascale, Jacques et Gérard. Nés d’un ouvrier agricole et d’une couturière, Blanche les a incités à poursuivre des études. Elle était ainsi particulièrement fière des ses deux filles devenues employées à la Sécurité sociale -Pascale accéda même à la fonction de chef de service- de Toul, de son fils Jacques, boulanger et de Gérard, tapissier tous les deux à leur compte. Hormis ce dernier, tous sont partis travailler à la ville.

FÊTE

Le carnaval de Mathepan a vu le jour l’année de la naissance de Blanche. L’année de sa mort, les organisateurs ont abandonné la confection des chars constitués essentiellement de roses en papier crépon. Ce travail de création et de minutie a contribué à la renommée de cette manifestation qui attire encore des visiteurs de toute la région. L’arrière-petite-fille Alice et la petite-fille Diane, jeunes, béaient d’admiration devant les majorettes, c’est pourquoi Blanche leur avait confectionné des déguisements à l’identique : jupette et veste courte rouge vif.

GAMIN

Blanche se plaisait à raconter avec force rires, l’histoire du clou de Jacques. Quand il avait 9 ans, alors que son frère Gérard s’entraînait déjà à son futur métier en enfonçant des clous dans une planchette de bois, Jacques s’assit sur l’un d’entre eux. Qui s’enfonça dans sa fesse gauche et n’en ressortit pas. L’extraordinaire était d’affirmer que Jacques le sentait parfois quand il se couchait.

HANGAR

Le hangar derrière la maison avec son toit en tôle ondulée recelait un bric-à-brac. Sur la poutre maîtresse se côtoyaient la tête en bas les bottes d’oignons, d’échalotes, d’aulx et des paniers plus ou moins usagés. A gauche, dans les clapiers désaffectés étaient entreposés des pots de peinture rouillés, des sacs d’engrais et une grande bonbonne blanche de désherbants. Au fond, la brouette en bois avec sa roue cerclée de fer, la binette, le râteau, la bêche, le tuyau d’arrosage vert, trois cloches à melon, un sécateur, un seau en métal gris, des pots de fleurs, une jardinière, un arrosoir à longue tige voisinaient avec la double échelle et le pressoir à pommes. Jouxtant le hangar et fermé par une porte coulissante, le garage protégeait la Simca 1300 vert gris du couple. Les formes arrondies, les ailes arrières évasées, les sièges en faux cuir très bas dans l’habitacle, c’était un véritable mastodonte qui a permis à Aimé d’emmener sa femme voir ses filles à Toul, Jacques à Châteauthébaud et Gérard à Saint-Padoue-du-Rocher. Puis quand, le conducteur fut trop âgé pour conduire, la voiture fut remisée, une famille de souris grignota le siège du conducteur et en fit son nid.

ÎLE

Noirmoutier. Blanche y a effectué son seul grand voyage en 1980. Elle n’avait jamais vu la mer auparavant qu’à la télévision. Elle n’a jamais parlé de ce séjour si ce n’est pour dire que sa fille Pascale avait là une bien jolie maison. Une photographie la montre sur le canapé de ladite maison. Elle y est assise très droite, sur le bout des fesses, l’air emprunté. On la sent comme prête à partir, à quitter ce décor qui n’est pas le sien.

JEUNE FILLE

Son nom de baptême était Mouratier. Blanche Hortense Marie Mouratier, née un 21 mars.

KAKI

Quand Aimé, ses deux fils, Marcel, le mari de Jeanne et André, le compagnon de Pascale chaussaient à l’aube leurs bottes kaki, avec dans leur gibecière leur déjeuner, à la maison, c’était la journée de la femme. Blanche se faisait alors seconder efficacement par ses filles et brus pour la préparation du dîner. Tout en écossant les petits pois et en épluchant les carottes qui accompagneraient le rôti de porc, c’est à celle qui ferait le meilleur pronostic. Que mangerait-on à la prochaine réunion familiale ? Un lièvre brun, une perdrix rouge ou une poule faisane ?

LARGESSES

Blanche n’avait reçu que 4 bijoux dans sa vie : sa bague de fiançailles en vermeil sertie d’une améthyste, son alliance, un jonc en or, sa montre ovale et une paire de dormeuses. A sa petite fille qui arborait des boucles d’oreille plaquées or, elle avait décrété qu’elle, en avait préféré des plus petites mais en or massif.

MAINS

Bleues, veineuses, tachetées, tordues. Souvent posées sur ses genoux à la fin de sa vie quand elle était assise dans ce fauteuil au grand dossier droit avec ses accoudoirs et son coussin dans le dos pour qu’elle puisse se relever seule. Quelques années auparavant, ces petites mains fines dont la peau crevassée montrait que les travaux ménagers ne lui avaient pas été épargnés, s’affairaient : ouvrir la petite porte ventrue du frigo blanc, mettre un plat à tiédir sur la plaque du fourneau, coulisser les portes orangées du grand placard de la salle à manger pour proposer un bocal de poires, de cerises ou de pêches au sirop, ôter de ses doigts recourbés la terre restée sur les carottes arrachées au potager.

NAISSANCES

Gérard est né le dernier en 1938, il pesait dix livres. Mais ce n’est pas tant son poids qui est resté dans les annales de la famille que les circonstances de sa naissance. Ce jour-là, Blanche a approché la mort de près. Le passage de ce bébé énorme, après un travail de 18 heures, a provoqué une hémorragie. Le sang sortait par jets. Le médecin a pu l’endiguer mais Blanche avait eu le temps de se sentir partir. Quant à Gérard, il avait été enveloppé, nu, dans une couverture et posé par terre. C’est une fois sa mère hors de danger qu’on s’est enquis de sa santé. Gérard a aujourd’hui 62 ans, il mesure 1 m 98 et pèse 90 kilos.

OCCUPATION

Blanche aimait à raconter la nuit des aviateurs anglais. A 1 h 20 dans la nuit du 14 novembre 1943, des coups frappés à la porte de la cuisine réveille Blanche. Elle secoue Aimé qui, à tâtons, va ouvrir. C’est Auguste Perrot, le fermier voisin. Il chuchote précipitamment mais le vent qui souffle en rafales empêche qu’on l’entende. Aimé le fait entrer. Blanche assise sur son lit, séparé de la cuisine par un rideau , entend que deux “ Englishes ” sont tombés dans le champ de maïs et sont blessés. Aimé s’habille dans le noir, couvre-feu oblige, embrasse sa femme et rejoint dehors deux autres habitants du village, le boucher Jacques Blot et le cantonnier Philippon Régnier. Blanche a passé la nuit dans l’attente du retour de son homme. La crainte des Allemands est alors omniprésente même s’ils se font rares dans les environs. Mais pas plus tard que la veille, le village avait appris qu’ils avaient réquisitionné le château d’Infrondes. L’un des aviateurs donc était suspendu par son parachute à l’orme centenaire et les filins avaient dû être sciés pendant que deux autres tendaient une couverture pour réceptionner l’Anglais. Son compagnon s’était cassé la jambe droite et on l’avait transporté chez le pharmacien, à défaut du médecin Marcel Schulz qui n’inspirait pas confiance, en passant par le bois des Eleux. Aimé est revenu à 5 heures du matin, fourbu mais glorieux : “ En voilà deux que les Boches n’auront pas ”.

PARTICULE

André, un cousin éloigné a remis à Blanche en 1980, alors qu’elle était la doyenne de la famille, l’arbre généalogique de la famille Devalencin. Grâce à ses recherches, le cousin était remonté jusqu’au XVIème siècle où le plus lointain ancêtre, Louis de Valencin, occupait la fonction de notaire royal. La particule, disparue opportunément avec la Révolution française, fit pendant plusieurs mois la fierté de la famille. L’arbre généalogique quand il est totalement déplié, fait huit mètres de longueur pour 6 mètres de largeur. Seule la grande table de la salle à manger équipée de ses deux rallonges permettait de contempler deux siècles à la fois.

QUERELLE

Y-avait’il vraiment des doryphores dans les pommes de terre d’Aimé ? Blanche soutenait que non et que si les pommes de terre avaient mauvaise mine, c’était à cause de l’incompétence et de la paresse du jardinier.

RUPTURE

Une grande fêlure a brisé la famille en 1982 à la mort de Marcel. Jeanne a accusé Pascale de ne pas être attristée par la mort de son beau-frère. Jacques a pris le parti de Jeanne, Gérard celui de Pascale. Les relations se sont envenimées sans qu’on sache vraiment comment. Les deux sæurs ont été brouillées jusqu’à la mort de Blanche à l’occasion de laquelle Jeanne a présenté ses excuses. Elle regrettait de ne pas être morte avant son mari. Douze ans de disputes intestines pendant lesquels Blanche a toujours veillé à rester impartiale.

SIÈCLE

1898-1994. Blanche, née au XIXème siècle, a tout connu du XXème siècle : la charrue et le tracteur, les langes et les couches jetables, le lavoir et la machine à laver, les familles nombreuses et la pilule contraceptive, la T.S.F. et la télévision câblée. Elle suivait d’ailleurs avec intérêt les informations et ne manquait pas un film avec son acteur fétiche, Pierre Arditi. Elle ne s’est jamais plainte que le progrès allait trop vite mais se félicitait que la vie quotidienne fut facilitée. Une fois, un an avant sa mort, elle murmura à Alice qu’elle ne voulait pas mourir. Ce fut sa seule référence au temps qui avait passé.

TOPINAMBOUR

Topinambour : plante originaire d’Amérique cultivée sur sols pauvres pour ses tubercules alimentaires. Même traitement pour le rutabaga qui fut au navet ce que le topinambour fut à la pomme de terre. Légumes de substitution pendant la deuxième Guerre mondiale. Mais Blanche précisait qu’eux, les paysans, ils n’avaient point trop manqué.

USURE

Ravauder, réparer plutôt que de jeter ce qui peut être encore utilisé. Ne pas gaspiller. Le maître mot de cette nombreuse maisonnée était économiser.

VOISINAGE

Blanche avait 27 ans quand elle a rencontré Aimé alors qu’à cette époque les femmes convolaient plus jeunes. Mais Blanche apprenait à ses petites-filles, qu’il n’était pas nécessaire de se marier trop tôt et d’avoir un enfant avant 28 ans. C’est en se rendant au bal du village voisin, Mathepan, que Blanche a remarqué Aimé. C’était le 14 juillet, ils se sont embrassés pendant le feu d’artifice après avoir beaucoup dansé. A sa cavalière, Aimé avait offert un verre de Vermouth et une gaufre au sucre glace. Ils se sont mariés un an plus tard et se sont installés dans la maison des parents d’Aimé, à la sortie du village. Blanche a continué la couture jusqu’à son troisième enfant. Elle était une fine main, a cousu les robes de mariées de ses deux filles et on venait la voir de Loches pour lui commander des aubes.

WAGON

Dans le bois des Eloux, un ancien wagon de marchandises, servait de cabanes de jeux pour Gérard et Jacques. En l’absence de toutes voies ferrées alentour, sa présence en ces lieux est toujours restée un mystère.

XÉRÈS

Les apéritifs de vins cuits étaient les préférés de Blanche. Elle buvait volontiers un Pinot des Charentes, blanc de préférence. Ou en fin de repas, elle sortait les gnôles de pommes et de prunes que tous les convives sirotaient dans le verre minuscule approprié ou au fond de la tasse à café. Pour l’après-midi, le cidre d’Aimé tenait lieu de rafraîchissement.

YEUX

Le regard de Blanche a toujours été sans détours. Elle scrutait ces interlocuteurs.

ZIP

Comme couturière et comme mère, elle avait cousu de nombreuses braguettes et fermetures éclair mais à son apparition vers 1965, Blanche adopta crânement le mot anglais Zip. “ Ferme ton zip, Aimé ! ”. Et elle riait aux éclats.