La vie et rien d'autre

Tome 2


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Sous-couches

Cet après-midi, j’ai bénéficié d’un soin du visage : ça devait faire 25 ans que cela ne m’était pas arrivé. C’était la journée de la femme et l’offre était 50% moins cher. Je suis quelqu’un de pudique à l’intérieur, et l’idée de livrer mon visage à d’autres mains que les miennes me mettait plutôt mal à l’aise.

Vous vous allongez dans une cabine après avoir enlevé le haut, descendu vos bretelles de soutien-gorge et voilé votre pudeur d’une serviette éponge. Une fois allongée, le plafond est très laid, mais la musique, style flûte de pan accompagnée du bruit d’une source d’eau qui coule distraient vos yeux et occupent vos oreilles.

Mon esthéticienne qui se prénomme Sophie commence par me nettoyer le visage, les épaules, la nuque et les avant-bras avec une lotion qui ne sent rien. Elle a les mains fermes et douces à la fois, des gestes précis sans être brutaux.

Puis elle me fait un peeling, sans grains me précise t’elle, avec une crème plutôt onctueuse à la très puissante odeur de romarin et de lavande. A ce moment-là, je repense à mes vacances près de Sisteron, au Banon, au mistral, à la vallée du Jabron, à la chaleur, à la montagne de Lure, aux cigales et… à la chaleur. Ma peau s’en va en petites particules de peau quand Sophie m’essuie : je me lave pourtant deux fois par jour…

Puis arrive le moment de l’hydratation avec une crème fluide et discrètement parfumée. Les mains tirent et étirent les traits vers le haut, puis appuient par petites touches sur le visage comme pour mieux répartir la matière. Cela me rappelle le contact des mains pas toujours tendres mais curieuses de mes fils quand ils étaient petits et qu’ils exploraient mon visage en attrapant au passage nez et oreille… Je constate, un peu surprise, que cela fait bien longtemps que mon visage n’a pas été malaxé de la sorte : ailes du nez, arcades sourcilières, front, tous les sinus sont comme drainés. Je suis une pâte à modeler sous les doigts de l’esthéticienne, et de mon cerveau bizarrement refluent des souvenirs tactiles. Un peu comme quand je cours et que la course nettoie mon émotivité. Le corps retient tout dans son enveloppe.

Tout d’un coup, une pression douce exercée sur mon plexus solaire et je réalise soudain que tout ce haut de mon corps fait correspondances et résonnances. Que ce point-là en particulier pourrait renvoyer à un autre lieu et que si je décidais d’en prendre soin, cela pourrait bien être un voyage. Voyage dans le temps de ma peau. Je pousse des gros soupirs qui sortent, comme de mon ventre, vous savez de ceux qu’on expulse, après avoir beaucoup pleuré.

Un moment, Sophie effleure l’arête de mon nez et je repense à Vincent qui suçait son pouce sur mes genoux tout en se caressant aussi l’arrête du nez et enroulait mes cheveux autour d’un autre de ses doigts. J’ai toujours beaucoup aimé toucher mes enfants, une caresse est un baume apaisant qui vous relie au vivant. Ce modelage de mes traits me fait penser aussi à ma mère, mais je ne saurai dire pourquoi. Tout au fond de moi peut-être, les réminiscences enfuies des caresses maternelles. C’est réconfortant de se dire que la peau garde la mémoire de l’amour. Mais c’est sous-jacent. Pas comme cette fois où mon ostéopathe m’avait pris dans ses bras presque en position de fœtus pour dénouer mes vertèbres, et où j’avais failli me mettre à pleurer, inondée subitement de je ne sais quelle sensation enfouie dans mon souvenir.

Puis vient le moment du masque apaisant : un tissu imbibé d’une lotion froide est plaquée sur mon visage. Quelques secondes de panique claustrophobique quand j’apprends que pendant 20 minutes, je ne pourrai ouvrir les yeux. Mais des ouvertures sont pratiquées pour le nez et la bouche. « Je vous laisse vous détendre » dit Sophie en sortant. La pauvre elle ne sait pas à quel point je peux être étendue mais rarement détendue. Je suis allongée sous une couverture douce et essaie de rester calme. Je gratte mon nez, arrondit la cambrure de mes reins qui se fait sentir, pose ma cheville droite sur ma cheville gauche, puis inversement, et me demande comment je vais passer le temps, tout ce temps, 20 minutes de ma vie !

En ouvrant la bouche pour respirer, je constate que je peux voir par là, mon souffle s’allonge, mes souvenirs sortent par ma bouche, plutôt que portés par mes yeux : drôle de phénomène. Je ne sais plus à quoi je pense, confusion des sensations. J’entends vaguement que la flûte de pan a été remplacée par un chœur, je ne sais plus si la fontaine coule, je n’ai pas froid et mon corps a disparu, mon cerveau n’est plus tellement là non plus. Sophie revient juste à temps avant que je ne me dilue corps et âme. Elle m’ôte le tissu humide du visage, j’ai l’impression d’être un serpent qui a fait sa mue et je tarde à ouvrir les yeux sur le vilain plafond. Une autre couche de crème légère, fluide au parfum discret et frais. Et puis c’est fini, il faut se rhabiller, sortir de la bulle, essayer de ne pas se faire rattraper trop vite par l’agitation du dehors.

picasso_portrait_femmePortrait de femme, Picasso


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La mémoire oubliée

A quoi bon se retourner sur cette vieille photographie usée, tant de fois regardée, regardée, qu’elle n’y voyait plus rien.

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Pourtant, les teintes étaient bien conservées, le papier pas même gondolé par la possible humidité et la petite marge blanche immaculée malgré les manipulations répétées, les voyages en sac à main et les fonctions de marque-page. Qu’y avait-il à tirer de cette image : un homme jeune, très brun, très mat, les yeux noirs, le nez effilé, habillé sagement avec un col de chemise pointu comme on en faisait à l’époque. Il est bien face à l’objectif et ne le regarde d’aucune manière particulière : ni souriant, ni triste, pas vraiment absent mais assez là pour faire plaisir à…

Une belle photographie en noir et blanc dans un cadre aux bords-miroir qui trône aussi sur le buffet de sa grand-mère. Et, la jeune femme de retour d’un séjour chez son aïeule se retourne encore sur cette image. Est-ce que plus près de la lumière, elle ne pourrait pas y apercevoir quelque chose de plus dans le regard qu’elle n’aurait pas remarqué auparavant : un souvenir ? Impossible trop petite. Une ressemblance ? Mais les traits s’évanouissent quand on tente de les cerner. Un message ? L’aimait-il ? L’aurait-il aimé ? Une connivence ? Pensait-il à elle quand il fut photographié ?

A quoi bon se retourner sur ce morceau de papier glacé ? Présence virtuelle qui s’échappe quand on essaie de l’attraper : mirage, mystère, disparition. A quoi bon se retourner ? Il y a quelqu’un ? Il n’y a plus rien . Et la jeune femme se dit que ce morceau d’elle-même, elle va le ranger au fond d’un tiroir, au fond de sa mémoire car quelle punition ! Vide, interrogation, remise en question, doute, regrets, fatalité.

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Où l’héroïne est une octogénaire…

Toute passion abolie de Vita Sackeville West

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Ironie et élégance toutes anglaises… ou comment évoquer des préoccupations triviales sans atermoiements.

Le  » Never explain, never complain  » britannique est, dans ce livre, démontré avec toute l’efficacité et la discrétion nécessaires.

Comment parler, en effet, sans tomber dans le pathos, de la vieillesse, du corps qui vous lâche, de la mémoire qui se fait sélective, du désir que l’on a de s’éloigner de tout ce et tous ceux qui nous encombrent ? Comment faire d’une femme très agée, l’héroïne d’un récit sans craindre le ridicule ou sans avoir peur d’effrayer son lectorat ? Car quoi de plus désagréable que de penser au grand âge et à la mort ?…

Ici, c’est une leçon de détachement.. Pourquoi s’inquièter de ce qui arrivera de toute manière ? Pourquoi combattre ce qui est inéluctable ? Pourquoi vouloir changer ce qui ne peut l’être. Un livre de la sagesse acquise.

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