La vie et rien d'autre

Tome 2


17 Commentaires

Sous-couches

Cet après-midi, j’ai bénéficié d’un soin du visage : ça devait faire 25 ans que cela ne m’était pas arrivé. C’était la journée de la femme et l’offre était 50% moins cher. Je suis quelqu’un de pudique à l’intérieur, et l’idée de livrer mon visage à d’autres mains que les miennes me mettait plutôt mal à l’aise.

Vous vous allongez dans une cabine après avoir enlevé le haut, descendu vos bretelles de soutien-gorge et voilé votre pudeur d’une serviette éponge. Une fois allongée, le plafond est très laid, mais la musique, style flûte de pan accompagnée du bruit d’une source d’eau qui coule distraient vos yeux et occupent vos oreilles.

Mon esthéticienne qui se prénomme Sophie commence par me nettoyer le visage, les épaules, la nuque et les avant-bras avec une lotion qui ne sent rien. Elle a les mains fermes et douces à la fois, des gestes précis sans être brutaux.

Puis elle me fait un peeling, sans grains me précise t’elle, avec une crème plutôt onctueuse à la très puissante odeur de romarin et de lavande. A ce moment-là, je repense à mes vacances près de Sisteron, au Banon, au mistral, à la vallée du Jabron, à la chaleur, à la montagne de Lure, aux cigales et… à la chaleur. Ma peau s’en va en petites particules de peau quand Sophie m’essuie : je me lave pourtant deux fois par jour…

Puis arrive le moment de l’hydratation avec une crème fluide et discrètement parfumée. Les mains tirent et étirent les traits vers le haut, puis appuient par petites touches sur le visage comme pour mieux répartir la matière. Cela me rappelle le contact des mains pas toujours tendres mais curieuses de mes fils quand ils étaient petits et qu’ils exploraient mon visage en attrapant au passage nez et oreille… Je constate, un peu surprise, que cela fait bien longtemps que mon visage n’a pas été malaxé de la sorte : ailes du nez, arcades sourcilières, front, tous les sinus sont comme drainés. Je suis une pâte à modeler sous les doigts de l’esthéticienne, et de mon cerveau bizarrement refluent des souvenirs tactiles. Un peu comme quand je cours et que la course nettoie mon émotivité. Le corps retient tout dans son enveloppe.

Tout d’un coup, une pression douce exercée sur mon plexus solaire et je réalise soudain que tout ce haut de mon corps fait correspondances et résonnances. Que ce point-là en particulier pourrait renvoyer à un autre lieu et que si je décidais d’en prendre soin, cela pourrait bien être un voyage. Voyage dans le temps de ma peau. Je pousse des gros soupirs qui sortent, comme de mon ventre, vous savez de ceux qu’on expulse, après avoir beaucoup pleuré.

Un moment, Sophie effleure l’arête de mon nez et je repense à Vincent qui suçait son pouce sur mes genoux tout en se caressant aussi l’arrête du nez et enroulait mes cheveux autour d’un autre de ses doigts. J’ai toujours beaucoup aimé toucher mes enfants, une caresse est un baume apaisant qui vous relie au vivant. Ce modelage de mes traits me fait penser aussi à ma mère, mais je ne saurai dire pourquoi. Tout au fond de moi peut-être, les réminiscences enfuies des caresses maternelles. C’est réconfortant de se dire que la peau garde la mémoire de l’amour. Mais c’est sous-jacent. Pas comme cette fois où mon ostéopathe m’avait pris dans ses bras presque en position de fœtus pour dénouer mes vertèbres, et où j’avais failli me mettre à pleurer, inondée subitement de je ne sais quelle sensation enfouie dans mon souvenir.

Puis vient le moment du masque apaisant : un tissu imbibé d’une lotion froide est plaquée sur mon visage. Quelques secondes de panique claustrophobique quand j’apprends que pendant 20 minutes, je ne pourrai ouvrir les yeux. Mais des ouvertures sont pratiquées pour le nez et la bouche. « Je vous laisse vous détendre » dit Sophie en sortant. La pauvre elle ne sait pas à quel point je peux être étendue mais rarement détendue. Je suis allongée sous une couverture douce et essaie de rester calme. Je gratte mon nez, arrondit la cambrure de mes reins qui se fait sentir, pose ma cheville droite sur ma cheville gauche, puis inversement, et me demande comment je vais passer le temps, tout ce temps, 20 minutes de ma vie !

En ouvrant la bouche pour respirer, je constate que je peux voir par là, mon souffle s’allonge, mes souvenirs sortent par ma bouche, plutôt que portés par mes yeux : drôle de phénomène. Je ne sais plus à quoi je pense, confusion des sensations. J’entends vaguement que la flûte de pan a été remplacée par un chœur, je ne sais plus si la fontaine coule, je n’ai pas froid et mon corps a disparu, mon cerveau n’est plus tellement là non plus. Sophie revient juste à temps avant que je ne me dilue corps et âme. Elle m’ôte le tissu humide du visage, j’ai l’impression d’être un serpent qui a fait sa mue et je tarde à ouvrir les yeux sur le vilain plafond. Une autre couche de crème légère, fluide au parfum discret et frais. Et puis c’est fini, il faut se rhabiller, sortir de la bulle, essayer de ne pas se faire rattraper trop vite par l’agitation du dehors.

picasso_portrait_femmePortrait de femme, Picasso

Publicités


13 Commentaires

Ces inconnus qui vous aiment

Il y a ceux dont l’affection nous est généralement gagnée, et malgré les épreuves et les différends, votre mère, votre père, votre famille proche, votre compagnon, vos enfants, vos meilleurs amis sont là pour vous soutenir. Leur tendresse, leur amour, leur amitié sont là pour vous aider à grandir, à vous affirmer, à devenir vous-même. Mais parfois, ces affections de longue date pêchent par un excès d’implicites non-dits et d’enjeux affectifs qui ne vous aident pas sur la voie de la clairvoyance et de la réalisation.

Et puis, il y a ceux que vous avez croisé une fois ou quelques courts instants dans votre vie, par hasard peut-être. Ils n’avaient et n’ont eu aucun rapport avec vous depuis cette rencontre. Vous n’avez peut-être jamais su leur nom et n’avez vécu que quelques minutes ensemble. Et pourtant sans être proches, des paroles qu’ils ont prononcées à votre intention ont été un puissant ressort psychologique, ou plus simplement un présent dont vous gardez le souvenir dans un coin préservé de votre mémoire. Des petites phrases dites sans attente de retour, de puissants leviers de votre confiance en vous.

6231758_blog

Pour moi, ce fut, en premier, une dame dans le même compartiment de train que moi. J’avais une 15aine d’années et elle une 50aine, je crois me souvenir de ces cheveux blancs. Elle était assise en face de moi, et m’avait lancé de but en blanc  » Que vous êtes belle ! ». Je me souviens avoir souri, surprise et gênée. Notre bonne éducation judéo-chrétienne nous prévient toujours contre les excès de vanité ! J’ai toujours été plutôt embarassée avec mon corps et je n’ai pas reçu, à l’époque, ce signe de reconnaissance, avec justement la reconnaissance adéquate.

Puis, il a eu ma professeur de français de Première, un vieux dragon que personne n’aimait. J’ai souvent été attirée par les personnes discrètes, réservées, introverties. Mme L. était rougissante, nerveuse, et sa timidité se manifestait par quelques accès colériques et sorties de classe très théâtrales ! Mais nous nous appréciions, peut-être parce que nous nous étions reconnues entre semblables ! J’ai choisi de faire des études d’histoire, et non pas de français, et elle a été très déçue. Elle pensait que je faisais erreur et me le dit avec sa sécheresse accoutumée, mais accompagnée pour une fois d’un soupçon de déception qui n’était pas seulement professorale. Et elle avait raison. Elle me connaissait sans doute mieux que moi-même à cette époque. Mais j’ai compris avec beaucoup de fierté qu’elle était attentive à mon avenir. C’était un signe de reconnaissance autrement vital que des bonnes notes. J’ai appris récemment qu’elle n’avait pas changé, toujours ce visage un peu féroce et cette manière de marcher… plus à creuser des tranchées qu’à fouler notre douce terre. J’ai très envie de renouer le contact avec elle, ne serait-ce que pour recevoir le coup de pied aux fesses dont j’ai grandement besoin actuellement. 

Plus tard, au début de ma carrière professionnelle, j’ai connu un formateur en communication, qui me raccompagna un jour en voiture. C’était un homme brillant et charismatique qui enseignait avec brio une manière de communiquer qui eut et a encore un très fort écho chez moi et fut une révélation. Peut-être, me raccompagna-t-il ce jour-là, pour me dire en toute discrétion :  » Alexandra, vous êtes brillante, vous réussirez.  » C’était très inattendu, spontané et totalement euphorisant.

A vrai dire, peu importe que ces compliments fussent vrais ou pas, je ne suis pas en train de vous faire un éloge de ma personne. Ces compliments et ces attentions désintéréssés sont pour moi des bijoux, des talismans, que tout comme des souvenirs de bonheur pur, je ressors parfois dans les moments de doute et de tristesse, pour me redonner confiance en moi. Ils me sont infiniment précieux.

Et vous, quelles rencontres brèves et impromptues ont jalonné votre chemin ?


16 Commentaires

La poussière, les objets et moi

J’ai vaincu la poussière et le désordre en plusieurs jours. Le prix à payer pour avoir une grande maison et avoir laissé passer l’année scolaire sans travaux pratiques très approfondis…

Vaincre la poussière n’est pas une mince affaire. Il y a toujours des endroits où la déloger : les bords des plinthes, les dessous de  meubles indéplaçables, les dessus des abat-jour, les corniches-moulurées-tout-en-haut. Et puis, pleine de bonne volonté, vous ouvrez une fenêtre, la brise s’engouffre dans la pièce et tous les moutons se mettent à courir…

Et une fois que toute la poussière est effacée, ou retombée un peu plus loin…, il reste les traces de doigts sur les portes, les interrupteurs, les murs…

Et c’est sans compter sur les vitres à faire. Mais comme si ces mètres carré de verre à nettoyer ne suffisaient pas, il y a aussi leur encadrement, chez nous en PVC, qui, se nettoie parfaitement avec mon dissolvant à vernis à ongles…

Et d’ailleurs, tiens, je ne vous parlerai pas de l’état de mes ongles et de la pulpe de mes doigts après qu’ils ont trempé dans différents produits d’entretien pas bios du tout.

 

sans-titre

Source :  Le blog des paresseuses

 

Cela, c’est la partie ménage… Il y aussi la partie tri-rangement… Je commence par l’étage des garçons. Je m’allonge sur le parquet pour regarder sous leur lit… Si vous ne saviez pas qu’il y a un monde parallèle sous le lit de vos enfants, c’est que vous ne vous êtes pas assez penchées… Remarquez il me suffit de pointer le nez à la porte de leur chambre pour constater que ce ne sera pas un passage éclair… Je m’interroge sur la compétence experte qu’ont mes enfants à occuper l’espace. Je repense à ma mère et à la chambre de mon frère ; je repense à cette citation de la psychologue, Maryse Vaillant :  » Ce désordre matériel correspond à une nécessité qui, à cet âge, est presque vitale : l’adolescent doit désordonner le système familial pour trouver son chemin et devenir autonome.  » C’est une bonne nouvelle, en fait (si, si…) : mes enfants sont en excellente voie d’autonomisation…

Et là, j’agis en lâche, j’avoue (comme dirait mon fils cadet). Je profite de leur absence pendant quelques jours pour me transformer en un monstre implacable et je jette les objets cassés, ébréchés, en attente d’un je-vais-le-réparer-, ou ceux qui peuvent-toujours-servir mais qui prennent la poussière depuis plusieurs années sur les étagères, ou ceux périmés ou encore des vêtements non portés depuis deux ans. Du 2nd étage, je descends peu à peu, armée de mon balai-éponge, de mon aspirateur, de mon chiffon et de mes sacs poubelles 100 litres et triple épaisseur. Même le cellier, le mudroom et le garage, où mon mari règne habituellement, sont passés au peigne fin. Plusieurs passages à la jaille (ici, c’est ainsi qu’on appelle la déchèterie) seront nécessaires.

J’ai de plus en plus de mal à admettre que ma vie se réduit à ce fatras, cet empilement… L’espace autour de moi fait de l’espace en moi. Des souvenirs, qui avaient perdu toute charge affective et émotionnelle, ont été jetés. Ce que l’on devrait acheter ne devrait être que beau et utile, l’utilité n’étant pas seulement fonctionnelle mais pouvant participer à son bien-être mental. 

Mon mari, revenu de vacances, semble consentir, pour la première fois, à ce besoin d’espace et de rationalisation. Je donne aussi des livres qui ne m’ont pas touchés : si je meurs demain, je ne veux laisser à mes enfants que ceux qui m’ont façonnés. 

Partis en famille ce week-end pour une fête d’anniversaire, j’apprends que mon mari et ses réserves de pâtes ne sont qu’une petite pathologie comparée au mari d’une invitée qui m’apprend que son cher et tendre a, dans leur maison, tout un étage d’objets de récupération…     

Je crois bien que maintenant, il est plus important de posséder ma vie que tous ses objets. Pourtant je suis loin du style dépouillé, zen ou ascétique… Les maisons très vides me reposent, mais m’angoissent aussi en me renvoyant sans doute aussi à mes propres vides et peurs… Ce que j’aime dans les maisons truffées d’objets, c’est l’histoire qu’ils racontent ou qu’on se raconte…

 

Je me demande quels sont les objets qui renvoient à l’essentiel de mon âme dans la maison… Faites le test, vous constaterez qu’il n’y en a peut-être pas tant que cela qui méritent qu’on dépense des journées entières à les épousseter et à les ranger, au lieu d’aller vivre sa vie.  

 

 

 Creative Commons License