La vie et rien d'autre

Tome 3


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Sous-couches

Cet après-midi, j’ai bénéficié d’un soin du visage : ça devait faire 25 ans que cela ne m’était pas arrivé. C’était la journée de la femme et l’offre était 50% moins cher. Je suis quelqu’un de pudique à l’intérieur, et l’idée de livrer mon visage à d’autres mains que les miennes me mettait plutôt mal à l’aise.

Vous vous allongez dans une cabine après avoir enlevé le haut, descendu vos bretelles de soutien-gorge et voilé votre pudeur d’une serviette éponge. Une fois allongée, le plafond est très laid, mais la musique, style flûte de pan accompagnée du bruit d’une source d’eau qui coule distraient vos yeux et occupent vos oreilles.

Mon esthéticienne qui se prénomme Sophie commence par me nettoyer le visage, les épaules, la nuque et les avant-bras avec une lotion qui ne sent rien. Elle a les mains fermes et douces à la fois, des gestes précis sans être brutaux.

Puis elle me fait un peeling, sans grains me précise t’elle, avec une crème plutôt onctueuse à la très puissante odeur de romarin et de lavande. A ce moment-là, je repense à mes vacances près de Sisteron, au Banon, au mistral, à la vallée du Jabron, à la chaleur, à la montagne de Lure, aux cigales et… à la chaleur. Ma peau s’en va en petites particules de peau quand Sophie m’essuie : je me lave pourtant deux fois par jour…

Puis arrive le moment de l’hydratation avec une crème fluide et discrètement parfumée. Les mains tirent et étirent les traits vers le haut, puis appuient par petites touches sur le visage comme pour mieux répartir la matière. Cela me rappelle le contact des mains pas toujours tendres mais curieuses de mes fils quand ils étaient petits et qu’ils exploraient mon visage en attrapant au passage nez et oreille… Je constate, un peu surprise, que cela fait bien longtemps que mon visage n’a pas été malaxé de la sorte : ailes du nez, arcades sourcilières, front, tous les sinus sont comme drainés. Je suis une pâte à modeler sous les doigts de l’esthéticienne, et de mon cerveau bizarrement refluent des souvenirs tactiles. Un peu comme quand je cours et que la course nettoie mon émotivité. Le corps retient tout dans son enveloppe.

Tout d’un coup, une pression douce exercée sur mon plexus solaire et je réalise soudain que tout ce haut de mon corps fait correspondances et résonnances. Que ce point-là en particulier pourrait renvoyer à un autre lieu et que si je décidais d’en prendre soin, cela pourrait bien être un voyage. Voyage dans le temps de ma peau. Je pousse des gros soupirs qui sortent, comme de mon ventre, vous savez de ceux qu’on expulse, après avoir beaucoup pleuré.

Un moment, Sophie effleure l’arête de mon nez et je repense à Vincent qui suçait son pouce sur mes genoux tout en se caressant aussi l’arrête du nez et enroulait mes cheveux autour d’un autre de ses doigts. J’ai toujours beaucoup aimé toucher mes enfants, une caresse est un baume apaisant qui vous relie au vivant. Ce modelage de mes traits me fait penser aussi à ma mère, mais je ne saurai dire pourquoi. Tout au fond de moi peut-être, les réminiscences enfuies des caresses maternelles. C’est réconfortant de se dire que la peau garde la mémoire de l’amour. Mais c’est sous-jacent. Pas comme cette fois où mon ostéopathe m’avait pris dans ses bras presque en position de fœtus pour dénouer mes vertèbres, et où j’avais failli me mettre à pleurer, inondée subitement de je ne sais quelle sensation enfouie dans mon souvenir.

Puis vient le moment du masque apaisant : un tissu imbibé d’une lotion froide est plaquée sur mon visage. Quelques secondes de panique claustrophobique quand j’apprends que pendant 20 minutes, je ne pourrai ouvrir les yeux. Mais des ouvertures sont pratiquées pour le nez et la bouche. « Je vous laisse vous détendre » dit Sophie en sortant. La pauvre elle ne sait pas à quel point je peux être étendue mais rarement détendue. Je suis allongée sous une couverture douce et essaie de rester calme. Je gratte mon nez, arrondit la cambrure de mes reins qui se fait sentir, pose ma cheville droite sur ma cheville gauche, puis inversement, et me demande comment je vais passer le temps, tout ce temps, 20 minutes de ma vie !

En ouvrant la bouche pour respirer, je constate que je peux voir par là, mon souffle s’allonge, mes souvenirs sortent par ma bouche, plutôt que portés par mes yeux : drôle de phénomène. Je ne sais plus à quoi je pense, confusion des sensations. J’entends vaguement que la flûte de pan a été remplacée par un chœur, je ne sais plus si la fontaine coule, je n’ai pas froid et mon corps a disparu, mon cerveau n’est plus tellement là non plus. Sophie revient juste à temps avant que je ne me dilue corps et âme. Elle m’ôte le tissu humide du visage, j’ai l’impression d’être un serpent qui a fait sa mue et je tarde à ouvrir les yeux sur le vilain plafond. Une autre couche de crème légère, fluide au parfum discret et frais. Et puis c’est fini, il faut se rhabiller, sortir de la bulle, essayer de ne pas se faire rattraper trop vite par l’agitation du dehors.

picasso_portrait_femmePortrait de femme, Picasso


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Bonhommes d’hiver

Hibernation, vague-à-l’âme :  il est temps que le printemps arrive, je vous le dis ! Petite récolte d’hiver et quelques rencontres : 

Pour continuer avec Zweig, et après le Joueur d’échecs, donc, voir mon billet du 10 décembre, j’ai lu :      

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Stefan Zweig.  » Dans la petite pension de la Riviera, où je me trouvais alors (dix ans avant la guerre), avait éclaté à notre table une violente discussion, qui brusquement menaça de tourner en altercation furieuse et fut même accompagnée de paroles haineuses et injurieuses.  » 
Si je n’avais pas lu celui qui suit, je garderai une impression mitigée : portrait de joueur, portrait de femme, addictions des deux côtés, mais bizarrement je ne trouve pas que la passion explose dans la page.

La confusion des sentiments, Stefan Zweig.  » Ils ont eu une exquise attention, mes élèves et collègues de la Faculté : voici, précieusement relié et solennellement apporté, le premier exemplaire de ce livre d’hommage qu’à l’occasion de mon soixantième anniversaire et du trentième de mon professorat les philologues m’ont consacré « .
Dans un livre ce qui compte, c’est ce qui n’est pas dit : Never explain, never complain, juste le mystère de l’âme humaine. Là rien n’est dit, tout est intenable et tient dans un souffle. Puissance discrète.

Guide de l’incendiaire des maisons d’écrivains en Nouvelle-Angleterre, de Brock Clarke,  » Moi, Sam Pulsifer, je suis l’homme qui a accidentellement réduit en cendres la maison d’Emily Dickinson à Amherst et qui, ce faisant, a tué deux personnes, crime pour lequel j’ai passé dix ans en prison. « 
Parfois, j’achète les livres parce que j’aime bien les titres… Histoire bizarre, mais dont le message me semble toujours obscur. Peut-être juste une histoire bizarre…?

Le musée perdu, Steve Berry.  » Tous les prisonniers l’appellaient Ourho, l’ « Oreille « , parce qu’il était le seul Russe du baraquement 8 à parler l’allemand. « 
Un roman d’aventure haletant mais très convenu, bourré de clichés. Les scènes de sexe sont à mourir de rire.
On dirait que l’auteur a tenté d’écrire un livre pour un mauvais film.

Trip XIXème siècle : que je vous explique, quand je ne suis pas en forme, que j’attends le printemps, vous avez toutes les chances de me trouver du côté du 2nd Empire ou dans les environs… 

Mystère rue des Saints-Pères, Claude Izner.  » Des nuées d’orage couraient au-dessus de la steppe coincée entre les fortifications et la gare de marchandises des Batignolles. « 
Si vous ne connaissez pas les aventures du libraire Victor Legris, écrite par deux soeurs, et qui à pour cadre le Paris de la fin du XIXème, et bien c’est dommage. Bien écrit, distrayant et documenté, un plaisir de lecteur.   

Dorchester Terrace, Anne Perry :  » On était à la mi-février et il commençait à faire nuit. « 
Mon rendez-vous récurrent à moi, ma petite consolation, des personnages connus, des situations connues -bien qu’assez renouvelées cette fois-, bref, la force de l’habitude. On s’y glisse comme dans un chausson, enfin un slipper, of course !

 

La vie extraordinaire de Mrs Tennant : Grande figure de l’ère victorienne, de David Waller.  » Mrs C. T., qui avait épousé le petit-fils de l’héroïne de ce livre, savait que je m’intéressais depuis longtemps aux ouvrages de l’époque victorienne installés sur les étagères de sa ferme. « 
Un bonheur d’historien chercheur, une belle biographie de l’ère victorienne d’une femme qui tint salon et rencontra Flaubert, entre autres. Très bonne et riche reconstitution historique, dans le respect des sources. Très beau travail de recherche. Très recommandé !