La vie et rien d'autre

Tome 2

Le rosbif de ma grand-mère

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On a tous une madeleine de Proust, mais je parle au sens propre ici : ce plat qui résume à lui tout seul une personne. Pour la même personne, le plat ne sera d’ailleurs pas forcément le même. Si, par exemple, je demande à mon fils cadet qu’elle est le plat emblèmatique de Mamie Paule, je suis sûre qu’il me répondra son rosbif. Nous parlons bien ici du rosbif familial, et non pas du rôti de boeuf appelation bonne pour les restaurateurs et autres professionnels.

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J’ai eu droit à une leçon de mon fils récemment au sujet du rosbif, car ma grand-mère, après l’avoir sorti du four, le laisse reposer religieusement la durée identique à celle de la cuisson. Le temps que le sang réintégre le coeur du susdit rosbif. Car la cuisson a envoyé, par un tour de magie que je ne saurais vous expliquer, le sang à la périphérie du rosbif. Heureusement, le beurre dont ma grand-mère a largement enduit le rôti a fait barrière…

Il va sans dire que dans la famille, on ne mange que du boeuf saignant. Mamie réservait les deux talons pour Maman qui n’aimait pas la viande rouge et pour ma soeur qui ne l’aime pas non plus. Il va sans dire aussi que vous savez tous qu’on ne sale le boeuf que dans l’assiette (la fleur de sel de Noirmoutier est tout indiquée en la matière) parce que sinon tout le sang est dans le plat et votre rosbif ressemblera à un quelconque morceau de viande après le passage de Dracula.

C’est mieux aussi d’acheter votre rosbeef dans le filet (le haut de la fesse bien gras), et aux halles, sur le marché ou chez votre boucher de quartier. Par exemple, celui de ma grand-mère était encore élevé il y a peu sous ses fenêtres (Le boeuf, pas le rosbif, hein…), mais depuis peu sa petite commune n’a plus d’éleveurs, la bête vient donc de la commune d’à-côté.

L’intensité atteint son paroxysme quand ma grand-mère sort son couteau électrique et nous coupe des tranches fines, fines, fines qu’elle enrobe de sauce au fur et à mesure que le rosbif se transforme en rondelles… On entend le couteau qui s’active dans l’arrière-cuisine, nos langues tombent littéralement dans notre assiette, nos nerfs sont mis à rude épreuve, nos oreilles bourdonnent et nos glandes salivaires sont à leur maximum. 

Le rosbif de ma grand-mère est à tomber par terre de bonheur et aussi des calories accumulées en une seule bouchée fondante ! Car ma grand-mère ne connaît pas les mots diététique, cholestérol, macrobiotique, régime, nutritionniste, calories; ma grand-mère est grosse comme une ablette et se nourrit surtout en nous regardant manger…!

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